coupé-décalé-acte 2
pièce de james carlès pour 5 danseurs
coupé décalé acte 2
on va gâter loin !
« Vers 2003, j’ai reçu un dvd portant le titre « Coupé-décalé » : on y voyait quelque chose entre danse et défilé de mode, entre musique africaine et musique électro, avec des danseurs très sapés. Et puis j’ai oublié. Presque dix ans après, dans une fête de famille, tous les invités se sont mis à danser du coupé- décalé… sauf moi ! Cette danse et cette musique avaient envahi les clubs afros européens, étaient devenues le mode d’expression de la jeune génération de Côte d’Ivoire, et j’étais passé totalement à côté. Il était temps que je sorte de mon studio ! Je suis allé à Paris, à Marseille, en Côte d’Ivoire, rencontrer des artistes, dont les pionniers de la Jet Set.
Le coupé-décalé peut être considéré comme un mouvement identitaire noir d’un genre nouveau : le lieu de reconnaissance d’un entre-soi, mais un entre-soi différent de celui que j’avais connu dans ma jeunesse quand on se retrouvait pour danser des danses « nationales », celles de notre communauté d’origine. Dans le coupé-décalé la construction de l’identité, l’appartenance au groupe, s’élaborent par des codes tirés du quotidien – des gestes, des événements d’actualité, des vêtements – et par le model hédoniste de la fête.
Plus je remontais les pièces de répertoire des grandes figures de chorégraphes de la diaspora africaine telles que Katherine Dunham, Pearl Primus ou Asadata Diafora, plus mon public évoluait : il devenait de moins en moins mélangé, de plus en plus blanc. Pour moi qui travaille sur la question de l’interculturalité, de la mixité, cela devenait perturbant. Je vois aussi combien notre société est cloisonnée, constituée de communautés de plus en plus fragmentées, où s’exacerbent les questions identitaires. J’ai rencontré près de Nantes des ados nés en France qui ne se considèrent pas eux-mêmes comme Français mais se reconnaissent dans une danse ivoirienne, le logobi.
Chez les jeunes et les très jeunes, les processus de différenciation passent maintenant par le dancefloor.
Le coupé-décalé a aujourd’hui dix ans d’évolution. Les danseurs, dont certains ont un haut niveau technique, inventent sans cesse de nouvelles figures qu’ils appellent concepts. Pour la pièce de groupe j’ai recruté quatre danseurs ivoiriens et un danseur camerounais. J’ai également fait appel à un vidéaste : Charles Rostand, complice de longue date. L’idée est d’utiliser la vidéo comme un miroir polysémique. Miroir du mouvement coupé-décalé, miroir de la société, miroir de l’histoire, etc… Je voudrais également présenter les caractéristiques de cette danse, et donner des clés de compréhension du mouvement, en particulier ses enjeux sociaux et politiques, ainsi que ses liens à l’histoire de la colonisation française. »
James Carlès
Propos recueillis par Dominique Crébassol
Novembre 2012