Méthodes RESET

Le Keh chez les Bamilékés de l’Ouest Cameroun : Approche Holistique de la Pensée

La philosophie Keh chez les Bamilékés de l’Ouest Cameroun est une approche profonde et complexe de la pensée, ancrée dans les traditions spirituelles et culturelles de cette civilisation d’Afrique centrale. Cette philosophie constitue la partie fondamentale de la cosmographie Bamiléké, elle propose des outils conceptuels qui permettent de relier l’individu, la communauté, et le cosmos. Le Keh est une philosophie puissante qui transcende les frontières entre les différentes composantes de la personne, le visible et l’invisible, l’individu et la communauté, la logique et la subjectivité, la raison et l’émotion, etc. 

Le Keh offre une vision holistique de la personne et du monde, centrée sur l’harmonie, le bien-être, la transformation, l’interconnexion, l’accroissement de la connaissance et de la force (énergie ou vibration).  Elle inspire fortement des pratiques contemporaines dans les arts, les sciences, les spiritualités, les approches mystiques, le politique, les techniques de gouvernance, le développement personnel, la santé, etc. La philosophie du Keh est une des variantes ou manifestations des philosophies holistes Bantoues, on peut la comparer à l’Ubuntu de l’aire culturelle bantou de l’Afrique australe, au Vodun des civilisations de l’ancien empire du Benin, ou à la Mâat Egyto-nubienne.

Définition du Keh

Le Keh (parfois orthographié par la translittération des langues européennes « Ke », « Keeh », ou « Keuh ») est un concept central dans la cosmographie Bamilékée. Ce concept régit toutes les dimensions de la vie sociétale des Bamilékés. Si vous demandez à n’importe quel notable informé ou érudit Bamiléké, qu’est-ce que le Kéh, il répond spontanément c’est la loi fondamentale ou l’énergie ou encore la force transcendantale ; certains « anciens » répondent par un geste vertical, tranchant, ferme et définitif, du bras droit (en général), ce geste va du haut vers le bas, en affirmant le Keh ? « C’est ça ! ».

Dans la littérature courante, inspirée des corpus de l’anthropologie, de l’ethnologie, de la sociologie et un peu d’histoire de l’art et de l’Ethnophilosophie, le Keh est traduit par le souffle vital, l’énergie cosmique ou la force d’animation transcendantale, c’est-à-dire la force qui traverse tous les êtres et toutes les choses.

Ces définitions sont justes, mais imprécises, car elles ne corroborent pas complétement avec les discours des autochtones informés, ni les artéfacts souvent plastiques ou linguistiques qui sont à notre portée et que les personnes non informées ne savent pas toujours lire ou analyser. Ces traductions, voire transcriptions assez nombreuses ne reflètent pas non plus la profondeur, la raison d’être et la complexité de ce concept omnipotent dans les civilisations Bamilékées. Le Keh est à la fois un principe immatériel, une éthique, une pensée politique, une pensée spirituelle et mystique, une pensée religieuse et magique, des codifications esthétiques qui couvrent toutes les expressions artistiques et architecturales, des techniques somatiques, des pratiques éco-relationnelles, etc. Le domaine d’application et donc de lecture du Keh est infini. Le keh s’applique à tout l’univers sans firmament, car le Keh c’est la force qui soutient ou sous-tend cet univers sans firmament. Le Keh, c’est un pont entre les dimensions visibles et invisibles, rationnelles et irrationnelles du monde, les manifestations saisissables et insaisissables du cosmos (le Gun’). 

La complexité du Keh réside principalement dans le fait que c’est un concept en « poupée russe », d’abord parce que chaque concept à des sous-concepts d’importances égales, ensuite parce que le terme Keh signifie des choses distinctes selon des considérations propres au locuteur et selon le contexte dans lequel il est utilisé. Aucune de ses multiples significations ne se contredisent, il faut plus tôt y lire, la capacité du sujet à maitriser et à aller en profondeur dans le raisonnement logique, dans ses sensations physiologiques pour comprendre, élucider et expliciter ce concept.

Le keh regroupe tous les aspects de la vie sociétale des individus : code civil, commercial, les aspects éthiques, religieux, spirituels, les modes de gouvernance, la mystique, les cultures et techniques scientifiques, les cultures et techniques artistiques, sanitaires, culinaires, etc. La pensée keh amène le sujet à penser de façon transversale et verticale.

La philosophie du keh est complexe, fouillée et impressionnante de cohérence pour autant, sa matrice ou raison d’être est très facile à saisir. La littérature orale, puis celle écrite depuis le  XXième siècle ramène son origine au 3 ième millénaire avant JC, des études récentes (J C Mboli) remonte au 5ième millénaire avant JC.

Le Keh apparait comme étant est une des variantes de la philosophie Bantou (cf Philosophies Bantoues de Alexis Kagamé). L’originalité des travaux de James Carlès réside dans le fait que qu’il étudie le keh dans sa dimension transversale et verticale, et il l’applique ses investigations à un domaine important dans la culture Bamilékée qui est celui de la création artistique en général ; de la création chorégraphique et des pratiques corporelles artistiques et somatiques en particulier. James Carlès interroge également la dimension politique, philosophique, éthique et religieuse du Keh, mais ces aspects ne sont encore enseignés de façon aussi formelle que les techniques du corps RESET.

L’approche des pratiques somatiques et chorégraphiques de James Carlès (méthodes RESET), à travers l’étude de la métaphysique du keh, est née de l’objectivation du mode de vie des Bamilékés – féfé, des processus de rituel de guérison, de deuil, de socialisation, de la gouvernance observés et vécus  par lui-même; c’est aussi le résultat de l’analyse fonctionnelle du geste chorégraphique des danses Bamilékés-Féfé, et d’autres civilisations bantoues comme les Kongo, les Yorubas, Les Bassa, les  Bafia, les Douala, ou les  Mandingues, etc. C’est avec les outils scientifiques de la science moderne : Analyse Fonctionnelle du Corps dans le Mouvement Dansé (AFCMD), la bio mécanique, la choreutique, la chorésophie, la choréologie, les neurosciences et la PNL que James Carlès à confronté les artéfacts Bamiléké à la logique et à la sensation. Ses formations académiques initiaux en mathématique et physique, en biologie, en agronomie, en chorégraphie, etc ; la chance de naitre et grandir dans un environnement familial exceptionnel en pays Bamiléké, la violence du racisme, des discriminations et les malentendus culturels subies et constatées ont créé ou catalysé en lui la nécessité de comprendre, dévoiler et transmettre cet héritage culturel.

Voici quelques repères pour appréhender
un peu mieux le concept de keh.

Le Keh (parfois orthographié par la translittération des langues européennes « Ke », « Keeh », ou « Keuh ») est un concept central dans la cosmographie Bamiléké. Ce concept régit toutes les dimensions de la vie sociétale des Bamiléké. Si vous demandez à n’importe quel notable informé ou érudit Bamiléké, qu’est-ce que le Kéh, il répond spontanément c’est la loi fondamentale ou l’énergie ou encore la force transcendantale ; certains « anciens » répondent par un geste vertical, tranchant, ferme et définitif, du bras droit (en général), ce geste va du haut vers le bas, en affirmant le Keh ? « C’est ça ! ».

Le Keh relie l’être humain à l’univers, exprimant l’interconnexion et l’interdépendance de toutes les entités vivantes et non vivantes, c’est-à-dire les liens inébranlables entre les êtres (Wè) et les choses (Wu). C’est une métaphysique complexe, intégrative, non totalisante et fondamentalement holiste, comme la Maat Egytienne ou le Tao chinois. En effet le Keh, comme toute entité chez les bantous à son répondant qui est le Jèh / Jièh selon les appellations. Pour simplifier la pensée, Il faut être au moins deux, pour initier la multiplicité. Il y a beaucoup d’écrit sur le Keh et quasiment pas sur le Jéh, mais c’est une autre histoire.

Les Principes philosophiques du Keh

Unité et complémentarité dans la dualité

Le Keh incarne une philosophie d’unité dans la diversité. Chaque individu ou chose possède une part unique de Keh, mais tous sont interconnectés et différenciés dans un grand réseau cosmique. Pour comprendre cette pensée il faut se repencher sur l’embryologie et la constitution de l’organisme. Pour simplifier, c’est une monade qui en se subdivisant d’abord en deux, puis en quatre et ainsi de suite jusqu’à l’infini qui devient l’organisme que nous sommes, avec  des spécialisations progressives (différenciations) de nos cellules tout le long du processus d’accroissement ou de division cellulaire. Cette réalité physiologique constitue le cœur de la pensée du Keh. Tout microcosme apparait comme étant aussi différenciée que le macrocosme.  Le microcosme et le macrocosme considérés comme absolument similaires, ce qui traduit l’idée dans la pensée bamiléké que le macrocosme, n’est que l’effet grossi ou l’effet loupe du microcosme. Le corps humain ou animal sont en quelque sorte la matérialisation de ce microcosme différencié. Ils vont servir de source d’inspiration et de matrice pour fabrication des « choses : Wu » : les  arts, l’architecture, les modèles de gouvernance, les sciences, etc. mais aussi la résolution des mystères du cosmos (Nou ou Nu : Philosophie, éthique).

  • Dualité complémentaire : Le Keh peut être compris à travers des oppositions complémentaires, telles que le matériel et l’immatériel, le visible et l’invisible, le féminin et le masculin, la pensée critique et l’intuition, la raison et l’émotion, etc. bref une entité n’est reconnue véritablement qu’en prenant en compte son répondant organique. Ces dualités ne sont pas antagonistes ; ils sont agonistes, équilibrées et nécessaires pour maintenir l’harmonie et la fertilité. Un des fondamentaux du keh est donc de distinguer, différencier, équilibrer et harmoniser en soi et hors de soi toutes les choses (Wu) et tous les mystères (Nu). Cette pensée se construit et se développe dans ou à partir de l’outil conceptuel Ni. Le Ni apparait comme un des concepts piliers de la pensée bantou-bamiléké.  Le Ni indique de toujours penser une chose et son contraire, et c’est dans la complémentarité des deux choses contraires que l’on va trouver la vérité (Ndé-Ndé : clarté-clarté, limpidité-limpidité ou plus simplement l’extrême clarté ou la pure limpidité des phénomènes). Le concept Ni est omni présent dans les méthodes RESET et conditionne sa structure, sa cohérence ainsi que l’efficacité des solutions proposées via les exercices, enchaînements ou travaux théoriques.

Les concepts constitutifs du Ni que l’on trouve dans les techniques de corps sont : Tchou – Tet’ (haut-Bas), Mbi-Ndjap’(devant -derrière), Leuh-Tchoh (droite-gauche), Tuh’-Zeuh (dedas-dehors), Bien que l’on puisse les considérer comme des « sous-concepts » du Ni, ils sont aussi importants que le NI, il faut donc les regarder avec la même importance que le Ni, sous peine de passer à côté des révélations qu’ils pourraient amener. C’est la mise en œuvre équilibrée des concepts et sous-concepts dans la pratique corporelle ou intellectuelle qui a donné naissance aux travaux corporels en chaine systématiques que l’on constate dans les danses d’Afrique subsaharienne et Afro diasporiques, et qui fait également la caractéristique de l’approche des méthodes RESET©.  

Cycle de la vie et transformation : le concept de la grande roue

Dans la métaphysique du Keh, la vie est perçue comme un cycle de transformation où l’énergie interne circule de manière continue, bien que cette continuité soit mise à l’épreuve par la psychologie humaine, ses passions, les interactions la vie sociétale et cosmique. Cette mise à l’épreuve est considérée comme étant de l’énergie discontinue, qui est elle-même la répondante « l’antonyme » de l’énergie continue. Il faut considérer, intégrer et harmoniser les deux énergies, pour trouver la sérénité, la joie, l’équilibre et l’harmonie.

Le rythme est une source réflexion théorique importante en Afrique subsaharienne et chez les bantou-bamilékés. Il y a beaucoup d’écrits « d’intellectuels bantous » sur cette notion. Chez le bantou, on retrouve le rythme dans toutes les choses et tous les êtres, et également dans tous ce que ces derniers produisent. Le Rythme c’est la vibration qui créer, qui maintient et qui fertilise (accroit). Pour comprendre un des aspects de la philosophie du Rythme, le philosophe Alexis Kagame par exemple nous offre dans son ouvrage Philosophies Bantous des clefs conceptuels avec la notion de « rien » et de « quelque chose », il demande de ne pas confondre avec la notion de « rien » avec la notion « vide ». C’est selon lui deux choses bien distinctes dans la pensée Bantoue comparée. L’ouvrage de Alexis Kagamé est un des ouvrages accessibles au grand public pour comprendre les fondements métaphysiques du rythme dans les philosophies Bantoues. Quasiment tous les philosophes d’Afrique subsaharienne s’essayent techniquement sur cette notion de Rythme. Les écrits ne sont pas toujours compréhensibles pour le commun des mortels car abordées avec des termes très austères de la philosophie académique Européenne. Alexis Kagame par exemple à une approche plus accessible, tout comme Leopold Sédar Senghor mais ce dernier n’est pas toujours identifié comme philosophe, car très connu comme poète et homme politique.  

 À la mort de l’individu, son Keh ne disparaît pas, mais retourne à l’univers où il se régénère dans une nouvelle entité ; c’est la métampsychose bantoue. Cette pensée par exemple se distingue de la réincarnation de la pensée chrétienne. La métampsychose c’est la transmigration des âmes après la mort d’une personne dans toute chose ou être.

Le keh prône la métempsychose plus que la réincarnation. « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ».

Les ancêtres (Mfu) continuent d’influer sur la vie des vivants et où l’âme ou l’esprit (Tchou) peut passer d’un être à un autre, renforçant les liens entre les générations. Cette conception met en avant l’importance de la continuité de l’âme et du rôle des ancêtres dans la vie spirituelle et sociale. L’animal qui symbolique cette pensée fondatrice du Keh est la mygale (Ngeuh). Il est très présent des les idéogrammes Bamiléké et chaque concession ou famille doit avoir son Ngeuh. Seuls les initiés peuvent entre en dialogue avec les Ngeuh, qui sont des fidèles et efficaces intercesseurs entre les vivants et les Mfu. C’est le Ngeuh qui indique de la bonne tenue ou entretient des relations transgénérationnelles. Il indique s’il y a ou pas rupture avec la grande roue de la vie.  

Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme

Ce principe de « grande roue » est mis en jeu dans les approches du RESET par le travail en chaine. Le travail en chaine permet de favoriser la continuité de la circulation des énergies dans le corps humain et avec son environnement grâce à  la maitrise technique de l’anatomie, de la physiologie et des techniques perceptives et énergétiques ; cela permet d’identifier tous les facteurs bloquants, de les levers efficacement en cas de besoin, pour  faciliter la grande  circulation des énergies internes, porteuses d’informations multiples : les nutriments, les émotions, les pensées, les sensations et  intuitions. Cette approche de grande roue ou grande circulation est similaire au phénomène naturel qui se déroule sous nos yeux et que l’on nomme le cycle écologique de l’eau (Nshi).

L’approche en chaine, qui ne s’oppose pas au travail analytique, mais le complète (Ni), permet de stimuler en « un seul geste » la totalité des tissus corporels impliqués dans une action expressive, performative, thérapeutique ou tout juste physiologique. Katherine Dunham en parle beaucoup et le traite dans sa technique de danse et de chorégraphie sous le concept de « Circle of Energy ». Ce concept de « Circle of Energy » mis en avant par Katherine Dunham provient de la métaphysique Vodun, proche intellectuellement, spirituellement et géographiquement de la métaphysique du Keh Bamiléké.

Centralité de la communauté – ou de la relation : L’injonction de la vigilance à l’interdépendance entre les êtres et des choses.

Le Keh (mouvement, vibration) n’existe pas isolément, car il dialogue avec son répondant qui est le Jieh ou Jeh (jachère, arrêt, immobilité, Inertie).  Le Keh prend tout son sens et ne se manifeste que dans un cadre interrelationnel. La notion d’unisson (à ne pas confondre avec l’Union du Yoga), de groupe ou d’entité qui se réunit volontairement ou opportunément (keup) c’est-à-dire se réunissent avec la conscience de leur interdépendance est centrale et cruciale dans cette métaphysique de l’être.

L’inter connexion cultivée entre les différentes composantes de sa personnalité, de sa physiologie, des individus, de la création, des ancêtres, des choses et des forces divines est cruciale pour maintenir l’équilibre individuelle et cosmique.

 En gros, nous formons tous un grand corps cosmique, et chaque individu ou chose est un membre de ce corps, de fait, si un individu est malade ou agité, c’est tout le corps qui est malade ou agité. Prendre soin de soi, c’est prendre soin du cosmos et vice versa. Cette pensée du Keh, nous amène à mesurer qu’il faut aussi bien prendre soin de soi, des autres et de son environnement. Cette idée est commune à toutes les religions ou société du monde mais elles ne sont pas mises en jeu de la même façon dans le quotidien des bantou-Bamilékés. Chez ces derniers, c’est une injonction d’être vigilent et d’entretenir les liens avec toutes les contraintes matérielles, psychologiques, logistiques, que cela suppose, et ne pas réaliser cela amène exclusion ou inconsidération (isolement) dans la communauté. La relation ou l’interconnexion entre les êtres et les choses sont les autres piliers de la métaphysique du Keh et que l’on retrouve de façon structurée et explicite dans les méthodes RESET, surtout dans le concept de pédagogique Eco-somatique ou éco-scénique. Il prend aussi tout sens lorsque que l’on traite de la question de l’interprétation, ou de la présence.

Manifestations dans la culture et les pratiques sociétales​

Rites et cérémonies

Voici quelques exemples de pratique rituelles Bamiléké qui visent à harmoniser le Keh

les rites funéraires Bamiléké, sont une application stricte du keh. Ces rites permettent de guider le Keh des défunts vers le monde spirituel ou les mondes parallèles. Les bamilékés distinguent 9 mondes ou univers, ou espaces temps parallèles. Le rite des funérailles (Sassi Wo : littéralement disperser le deuil) sert également agréger et consolider les liens entre la personne et les personnes. Le rituel du deuil à plusieurs objectifs, parmi ceux-ci,  il y a la dimension du soin psychosomatique pas toujours étudié dans les textes consacrés aux rituels de deuil Bamiléké. Il y a une codification très précise des activités à mettre en oeuvre pour prendre en charge de les personnes endeuillés dans leur double dimension de corps individuel et de corps social. L’objectif est de réparer les blessures psychologiques issues du violent trauma créé par la perte d’un être cher, surtout si ce dernier était reconnu pour ses vertus et exceptionnelles qualités éthiques. Le rite funéraire du Keh sert aussi à consolider les liens entre familles et lignages, entre la société et d’autres types d’alliances par affiliation. Le geste final de ce rituel est nécessairement artistique, en effet c’est par les danses, musiques, chants, poésies, masques, statues, costumes et arts culinaires réalisés de façon congruentes que l’on va finaliser l’acte de guérison et l’immortalisation du défunt. C’est le geste ultime des funérailles qui permet la résilience, la recréation d’un nouveau, le reset d’un nouveau cycle éternel mais discontinue de vie. On peut dire que les arts Bamiléké manifestent toutes les dimensions tangibles du Keh.

C’est en objectivant les activités des rituels de deuils que James Carlès à formalisé les exercices ou dispositifs créatifs des méthodes RESET. Par exemple les sons thérapeutiques (Oh, Hé, Ha, Sh, Esh, etc..) de la techniques RESE soma & fit proviennent des onomatopées mis en jeu lors des chants de lamentations, d’invocation ou de conjuration. Les dispositifs dynamométriques qui nourrissent tous les processus de créativité développés dans les méthodes RESET dance & choreography de James Carlès proviennent de l’objectivation des dispositifs mis en jeu lors des rituel funéraires. Ils sont consultables sur la VOD JamescarlesTV-prestige, une autre chaine TV dédiée au méthodes RESET existe depuis fin avril 2025, c’est la JamescarlesRESET-TV, il n’est accessible qu’aux personnes qui suivent la formation de praticiens et formateurs. 

les cérémonies telles que les danses et les sacrifices liés aux cycles des astres, servent à restaurer l’équilibre entre les Keh des individus, de la communauté et du cosmos, comme par exemple lors des cycles calendaires bisannuels du Keh. Le calendrier Bamiléké est bisannuel car il est basé sur l’alternance et les équilibres dynamiques entre cycles naturels de l’astre lunaire et solaire. Le cycle complet « d’une année » chez les bantou-Bamilékés est l’équivalent de deux ans dans le calendrier grégorien (chrétien). Fidèle à la pensée Ni, la calendrier bantou-bamiléké met en avant un cycle naturel qui intègre deux « genres » ou énergies vibratoires. Il y a une année (un cycle) masculin (Gouh’ Keh : mouvement, rites vibratoires intenses, agir, bruit, agitation) et une année (cycle), féminin (Gouh’ jieh : Jachère, mise à l’arrêt, non agir, inertie, silence, calme). C’est la somme des deux années qui fait un cycle calendaire complet et équilibré. Tous les dix-huit années du cycle solaire ou 9 années de cycle bisannuel lunaire, le cosmos se réharmonise car les deux calendrier solaires et lunaires « coïncident », même s’il faut pour être extrêmement précis réaliser des micro réajustement calendaire de quelques jours, comme dans le calendrier grégorien basé exclusivement sur le cycle solaire. C’est le travail des astrologues bamilékés, qui sont les seuls à autoriser les activités rituelles, agricoles, ou festives ; c’est derniers font partie de la société des Kouh’ Ngah’ (la confrérie des prêtes, shamans, médecins, astrologues, voyants, etc.. en bref ceux et celles qui comprennent le mieux les mystères du keh), un initié m’informait que la société des Nku Ngah est sur le plan politique, l’équivalent du ministère de l’intérieur, leur rôle est de protéger la société sur le plan territorial (Lah’), cosmique (Ngun’), Sanitaire (Houh) et magique (Ka’).

Le rituel astral complexe de Keh permet le renouvellement des « énergies » et cela conditionne la fertilité de toute la chaine du vivant. A l’année du Keh, celui ou celle qui pratique les rituels, renait à elle-même et au monde, de même que la monde (cosmos) renait à lui-même et à nous, en gros l’année du Keh amène les humains à faire  RESET pour pouvoir grandir, être en harmonie et fertile.

Symbolisme des masques, statues, danses, musiques, architecture, etc, des autres artefacts bamiléke

Les masques et les sculptures bamiléké incarnent souvent des manifestations du Keh. Ils sont utilisés pour invoquer des forces spirituelles ou pour représenter l’énergie cosmique dans des cérémonies. Ces deux objets, comme l’architecture partagent le même langage et les mêmes fondamentaux esthétiques et techniques que l’art chorégraphique dans la civilisation Bantou-Bamiléké. Ce que l’on sait moins, c’est que toutes ces formes d’art ont été réalisée selon les préceptes du Keh, comme les principes du  feng (vent) shui (eau) en chine.

L’initié sait lire et interpréter les « idéogrammes » Bamiléké, les formes, les couleurs, les signes, les proportions que l’on observe sur les objets d’arts et artéfacts Bamiléké sont tous codifiés. C’est une remarquable coincidence de constater que le mot vent chez les bamilékes se dit Foh, ou Feng (selon les groupements), et feng chez les chinois et le mot eau (ou principe liquide) se dit NShi ou Nshe selon les groupements et shui (chez les chinois). Les masques, statues, fresques, perlages, idéogrammes sur tissus (Ndeup), les danses, les chorégraphies, les musiques, l’architecture, les langues, etc, constituent une impressionnante source d’information pour percer les textes et les mystères du Keh. Les sciences actuelles datent avec peu de marges d’erreur les reliques statuaires Bamiléké d’à partir du 12ième siècle après JC, d’autres du premier millénaire avant JC.  Il y a une corrélation esthétique et conceptuelle très forte entre les danses, musiques, chorégraphies, architecture et arts plastiques chez les Bantou-Bamilékés. Les plastiques d’Afrique subsaharienne, peut-être grâce à la grande manifestation d’intérêt porté par Picasso (Cubisme), Dali (Surréalisme), Bergson (Philo), Guillaume Apollinaire, etc ont permis une littérature technique considérable sur les arts plastiques africains mais pas du tout sur les arts chorégraphiques alors que c’est la même chose, l’art chorégraphique va plus loin car son fonctionnement en forme de dispositif permet d’intégrer dans un même espace-temps toutes les autres formes d’art. Leopold Sédar Senghor l’a observé et indiqué, mais c’est resté comme lettre morte. Pour finaliser cette idée, le dispositif chorégraphie est un grand champ sémantique ou tout ce qui s’y manifeste est conçu comme un fractale différencié. Tout doit être cohérent et consonnant. S’il y a dissonance, c’est de la pure forme, le fond doit être harmonieux, équilibré et apporter le renouvellement et l’accroissement de la force. Ce que l’on sait moins malgré les observations du géographe Olfert  Dapper ou du théoricien franco-ivoirien Alphonse Tiérou, c’est que les statues et les danses d’Afrique subsaharienne partagent le même langage technique, conceptuel et spirituel.   Chez les Bamiléké les outils conceptuels de la métaphysique du Keh expliquent cette corrélation entre toutes les formes d’art.  L’art chorégraphique semble être le médium ou support par excellence qui contient les messages du Keh, car c’est uniquement pendant les moments ou les dispositifs chorégraphiques sont déployés (funérailles ou rituel astral du Keh par exemple) que toutes les formes d’art partagent le même espace-temps et cela produit un champ sémantique d’une vibration impressionnante et inégalée.

Relation avec la nature

La nature et le cosmos sont perçues comme les expressions tangible du Keh. Les arbres, les montagnes, et les rivières, les astres possèdent leur propre Keh, ce qui explique le respect profond pour l’environnement dans les traditions bamiléké. Le keh de l’eau et celui de la pierre sont les éléments les plus riches en Keh.   L’eau ou le principe liquide est l’élément fondamental que l’on trouve chez les bamilékés. Danse, musique, eau, chant, se nomment Nshi (eau) et c’est le verbe d’action qui aide à comprendre de quel principe différencié il est question. Danser par exemple se dit : Nah’ Nshi ou Zet’ Nshi, ce qui signifie littéralement Faire marcher (couler) l’eau , et donner de la densité (ou de la gravité à l’eau), jouer d’un instrument de musique se dit Bouh’ Nshi – littéralement tapoter l’eau, boire de l’eau se dit Nou Nshi – littéralement absorber l’eau et non avaler l’eau qui se dit Mi Nshi, et ce terme à un sens très précis chez les Bamiléké, on s’oriente avec le terme Mi sur les questions de guérison et de mysticisme. Cette notion de Nshi est fondamentale pour le danseur professionnel ou toute personne qui devrait danser pour harmoniser les liquides en lui, et se libérer de ses tensions négatives, génératrices de maladie, angoisse, tension relationnelle ou de mort.  Dans les méthodes RESET c’est le concept de Flow qui traduit l’importance du principe liquide pour le bon fonctionnement de la physiologie, de la créativité, elle se maitrise par la capacité à différencier les muscles, des tendons et ligaments, des fascias, du squelette et des liquides corporelles. Quelques années de pratiques assidues du RESET soma et fit permet de mettre en oeuvre cette différenciation. C’est également le cas des praticiens de la méthodes Feldenkreis ou de la BMC par exemple qui maitrisent les différenciations tissulaires.

Applications Modernes

Développement personnel

Le concept de Keh inspire aujourd’hui des pratiques de méditation, de danse, et de thérapie somatique (comme la méthode RESET dance & choreography, RESET soma & fit) et les sciences humaines. Les approches corporelles inspirés du Keh visent à canaliser, renforcer et harmoniser les énergies corporelles pour la bonne croissance et fertilité de l’organisme. Elles ont également un but politique affiché, celui de se ré amarrer à un puissant et pertinent outil conceptuel pour pe(a)nser le monde actuel.

Il peut être utile à celui ou celle qui veut poursuivre les idéaux de la renaissance africaine.  L’Ubuntu mis en avant par Nelson Mandela et Desmond Tutu est une des philosophies soeurs du Keh, M Mandella et D. Tutu y on fait appel pour réconcilier les sud-africains après les aigreurss et rancoeurs de l’apartheid. Le Keh, comme l’Ubuntu (je suis par ce que nous sommes), le Vo-Dun ou la Mâat (vérité & justice) peut permettre de s’enraciner dans ses traditions vernaculaires, et se guérir du traumatisme de l’esclavagisme, de la colonisation, du post colonialisme et tout autre violences sociétales physiques et psychologiques.

Recherche transdisciplinaire

Des penseurs contemporains issus des cultures d’Afrique subsaharienne explorent le Keh dans des contextes interdisciplinaires, intégrant philosophie, anthropologie, et art pour étudier l’interconnexion entre le corps, l’esprit, et le cosmos.

Quelques comparaisons

Si on regarde le Keh à partir de ses définitions énergétiques comme expliqué dans la littérature ethnographique et anthropologique, bien qu’incomplète, mais pas inexacte, il présente des similarités avec :

  • Le chi (Asie) : Énergie vitale en médecine et philosophie chinoises.
  • Le prana (Inde) : Souffle vital dans le yoga et l’Ayurveda.
  • Le ka (Égypte antique) : L’essence spirituelle immortelle.

Cette universalité confère au Keh une pertinence à la fois locale et globale, en tant que clé pour comprendre les liens entre spiritualité, écologie, et bien-être. Le concept consubstantiel au Keh qui permet de mieux saisir la dimension énergétique est le Nguh’ (l’énergie force), qui amène vigueur physique, intellectuelle et psychique à la personne et qui est traduit dans le verbe d’état Shui-toch’ : littéralement Boiseux, c’est dire solide et organique à la fois, si on pousse plus loin cette vigueur on arrive à un autre état de corps qui se dit Leuh (métal), ce n’est pas le meilleur état d’équilibre pour la personne. L’état Bois est préférable car on y lit la capacité à respirer et à régénérer la vie.  Il faut voir la philosophie du Keh de façon plus large et la comparer au Tao chinois ou à la Mâat égyptienne.

 

La métaphysique du Keh des Bamilékés est une philosophie puissante qui transcende les frontières entre le visible et l’invisible, entre l’individu et la communauté, entre la rationalité et l’émotion. Elle offre une vision holistique du monde, centrée sur l’harmonie, la transformation, et l’interconnexion. Le Keh continue après plus de 5000 ans d’inspirer des pratiques contemporaines dans les arts, les sciences, les spiritualités, l’éthique, les techniques de gouvernance et le développement personnel.

Ce premier texte que je propose sur la philosophie du Keh est un repère à destination de mes étudiants ; leurs questionnements, intérêts m’ont obligé à rédiger ce petit repère formel qui introduit mes cours transmis oralement jusqu’à ce jour. J’espère qu’il permettra de mieux préparer à aborder les chapitres thématiques des cours théoriques et pratiques qui font référence au Keh à savoir :

L’éthique

La gouvernance

L’auto-souveraineté : Autonomie & Liberté

Théorie et pratiques de l’art : Danse, chorégraphie, musique, arts plastique, poésie, architecture, idéogramme

Les sciences « exactes » : Biologie, anatomie, physiologie, numérologie, géométrie, cosmologie, anthropologie, histoire, philosophie, linguistique, psychologie, etc.

La spiritualité, la religion et le mysticisme

Les pratiques martiales et méditatives

C’est je l’espère, une base pour inspirer les recherches en danse, en chorégraphie, en pratiques somatiques, en anthropologie ou en philosophie pour ouvrir ou approfondir un domaine particulier du Keh. L’enseignements des méthodes RESET visent particulièrement à transmettre avec une méthodologie décoloniale et africana les outils conceptuels de la philosophie du Keh, qui permette de penser et stimuler sa pratique avec l’idée que les seuls concepts issus de l’Europe (dit l’occident), ne permettent pas de comprendre, expliquer et spéculer sur les expériences de tous les humains (imaginaires cf Edouard Glissant) ou toutes les civilisations de la planète.

Les métaphysiques Bantoues, Védique, Taoistes, Amérindiennes, etc. qui partagent le point commun d’être holiste, proposent des alternatives efficaces aux crises que nous vivons planétairement depuis quelques siècles, et qui apparaissent comme extrêmement aigus actuellement.

J’espère que ce premier texte théorique sur le Keh, permettra aussi de donner de la lisibilité à la philosophie qui sous tends tous les projets créatifs, pédagogiques, politiques et managériales du centre chorégraphique James Carlès.  Il peut enfin permettre de comprendre également les spécificités dans danses, chorégraphies et pratiques somatiques originaires des civilisations bantoues et que l’on retrouve actuellement de façon abondante dans les danses urbaines, modernes, contemporaine et jazz. Ce travail décolonial et africana à été initié aux Etats-Unis dès le début du XX ième par Hempsley Winfield par exemple, au plus tard par Asadata Dafora, Katherine Dunham, Pearl Primus. Des démarches similaires ont également été réalisées de façon concomitante en France par entre autres des artistes comme Féral Benga, Fodéba Keita, Habib Benglia ou encore Leopold Sédar Senghor. Depuis le début des années 1980 les travaux décoloniaux des Africains Américains ont été reconnues et introduites dans le champ des savoirs et pratiques académiques aux Etats-Unis, de même que sur le plan sociétal, il bien identifié et assimilé par la population.

Ce n’est pas encore le cas en France, bien que les premiers travaux patrimoniaux pour la danse que nous avons réalisé avec le centre national de la danse il y a près de quinze ans, sous le titre « Danses Noires – Blanche Amérique » ait sensibilisé l’institution sur ce pan inconsidéré de nitre histoire de l’art. Le travail reste à approfondir et il est âpre tant les résistances sont farouches. Le grand public quant à lui n’a pas encore intégré cette réalité pluriculturelle Française. Il continue de « raisonner » ou percevoir le réel sociétal à partir du seul prisme métropolitain, reléguant les terres et pensée ultramarines (Guadeloupe, Martinique, etc.), du pacifique (Calédonie, Papouasie, mélanésienne, etc.), Océan-indienne (La réunion, Comores, etc.), Africaines (pays encore sous tutelle françaises et non encore décolonisées culturelles et politiquement, etc.) à des territoires sans pensées, sans substance intellectuelle structurante.

C’est là un appauvrissement de la pensée et une violence du déni de la personnalité. Sur le plan de la pensée chorégraphique, les productions issues de ces territoires sont totalement absentes, voire inconsidérées dans le milieu chorégraphique institutionnel et populaire européen. Je pense par exemple aux travaux théoriques et chorégraphiques récents de la chorégraphe Léna Blou (Guadeloupe) sur la Tehnik-Ka, les travaux théoriques plus anciens de Alphonse Tierou, Elsa Wolliaston, ou Fodéba Keita.  Cette situation est un des sources des violences interrelationnelles, de maladresses et discriminations dans le champ académique. C’est également un facteur de dévitalisation des pratiques et productions intellectuelles, artistiques et somatiques en Europe.  

Nous
Rencontrer

51 bis Rue des Amidonniers,
31000 Toulouse, France

Du lundi au jeudi de 9h à 22h30
Vendredi de 9h à 21h30
Samedi de 10h à 18h

NOUS
CONTACTER

Une question ? Un projet ?
Contactez-nous…

notre
Équipe

Contacter directement
un membre de l’équipe.